Chronique de validisme ordinaire #1
- Laetitia Rebord
- 18 mars
- 4 min de lecture

Aujourd'hui, je commence une série de chroniques sur le validisme ordinaire que je subis depuis que je suis née. J’ai décidé d’en parler de façon plus régulière pour éveiller les consciences. Ce sont des récits dont je me passerais volontiers ! Toutefois, si nous continuons à les taire, ils ne feront que se perpétrer par non conscientisation plus ou moins volontaire de leur existence.
Je commence donc par ce que j'ai vécu, il y a environ trois semaines. Un samedi tranquille, rien de plus banal, où je suis allée voir un ami, handi aussi, avant une petite soirée que nous avions programmée sur une péniche salle de spectacle à Strasbourg. C'était un show d’effeuillage burlesque. Tout semblait se passer pour le mieux jusqu'à notre arrivée.
C'est une péniche à deux étages. Seul le deuxième est accessible en fauteuil roulant ou nous voyons la scène comme au niveau d'un balcon. Il y a seulement une petite dizaine de places à ce niveau. La vue n'est pas optimale mais bien installée au milieu, j'arrive tout de même à avoir une certaine vision de la scène. De nombreuses personnes valides trouveraient que c'est gênant, s’en plaindraient et on les comprendrait. Mais, à force, mon validisme intériorisé m'a presque convaincu que c'était déjà pas mal !
J'arrive donc avec mon mari et mon ami (tous les deux physiquement capables de descendre au premier niveau). Nous sommes accueillis par le propriétaire des lieux (nous le comprendrons plus tard) qui déjà ne prend pas la peine de me regarder pour dire : « elle est accompagnée par qui ? ». Ce à quoi je réponds que je suis avec deux personnes. Il me rétorque en tournant les talons que ce n'est pas possible qu'il va falloir que mes deux accompagnants descendent en bas, car ce niveau est réservé aux artistes (précisé nul part évidemment). Il ne me regarde pas, il ne fait que parler à mon mari, qui agacé comme moi, lui dit de façon très direct, que si ce n'est pas possible que l'on soit ensemble, nous repartirons et nous ferons rembourser. Ne s’attendant pas à notre refus, il nous rétorque que nous sommes agressifs.
S’est-il demandé si son injonction à nous séparer était agressive ? S'est-il une fois demandé si, ne pas s'adresser à moi pour parler de moi, était un comportement agressif ? Encore une fois, nous sommes traitéEs de personnes énervées face à des situations telles que celle-ci parce que non, nous n'acceptons pas ces discriminations. S'est-il également demandé s'il aurait osé séparer un groupe d'amiEs valides qui venaient assister au spectacle ?
Sachez que si nous n'avions pas exprimé notre refus face à une telle situation, nous aurions été séparéEs ! Et que finalement, c'est ce conflit, ce haussement de ton face à l'injustice, qui nous a permis de rester ensemble à ce niveau. La plupart des artistes étaient derrière moi, iels étaient toustes physiquement valides et n’ont pas eu de problème pour voir la scène.
Ce n'est pas le premier, ce ne sera pas le dernier, mais je suis fatiguée de devoir constamment justifier mon souhait de ne pas être traitée différemment des personnes valides ! À chaque fois, ce genre de réactions gâche forcément un peu le plaisir de ces moments qui devraient juste être funs.
CertainEs me diront que je suis juste tombée sur une tête de con, c'est souvent ce qu'on m’affirme. Mais c’est en croyant ces attitudes isolées qu’on ne politise pas le problème. Si cet homme s'est permis de réagir de la sorte, c'est parce qu'on le lui permet, voire l'encourage. C'est parce que peu de personnes vont s’ériger contre lui pour lui dire que non, ce n'est pas normal ! Je me sens souvent abandonnée par la société qui va simplement considérer que je n'ai pas de chance d'avoir vécu ce genre de situation, sans faire quoi que ce soit pour que ces comportements cessent. Si vous voulez être vraiment mon alliéE, arrêtez de me dire « ma pauvre », mais boycottez ce genre d'endroit, dites les quatre vérités à ces personnes (qui d'ailleurs sont souvent des hommes cis blancs valides). Il nous a pris du haut parce qu'il estimait que j'avais déjà beaucoup de chance de pouvoir accéder à ces lieux et que l'évènement aurait pu être totalement inaccessible ! Je devrais donc fermer ma gueule !
Je continue et terminerai mon billet du jour sur une autre petite anecdote de validisme ordinaire. J'ai été récemment contactée par l'organisatrice d'un évènement sur Strasbourg, afin de donner une conférence. Premier problème dont elle me fait part, la scène de la salle prêtée par la mairie n'est pas accessible. Il n'y a que des grosses marches pour y accéder. Évidemment, je me heurte très souvent à cette inaccessibilité, car ce n'est pas l'endroit où l'on attend des intervenantEs, des artistes et toute personne devant être mises en lumière, en situation de handicap. Je lui ai donc soumis l'idée (qu’elle qualifiera de punk) que, pour bien relever le validisme qui se cache derrière ce genre de situation, l'ensemble des intervenantEs soient toustes au même niveau que moi. Il s'agit d'une salle communale et suite à ma soumission, iels cherchent à louer une plate-forme élévatrice pour me permettre d'accéder à la scène, mais sans manquer de me faire comprendre que cela représente un budget et qu'iels n'en ont pas beaucoup. Je vais donc bien voir ce qui va finalement se décider, mais je pense qu'il est temps de les mettre face à leurs responsabilités. Iels auraient probablement préféré que j'accepte sans broncher de faire ma conférence en bas de la scène, tout en laissant les autres intervenantEs être sur la scène. Étrangement, iels ne voient pas le problème à me laisser intervenir à un niveau différent que les valides, mais iels voient un problème à laisser intervenir les personnes valides au même niveau inférieur que moi. Je vous laisse réfléchir au validisme de tout ça.
Nous ne pouvons pas déconstruire cette oppression systémique, si personne ne dit rien. C'est souvent ce qui est attendu des personnes handicapées, qu'elle se taisent parce que beaucoup diront que leur handicap n’est la faute de personne. Mais le maintien de leurs privilèges de valides, et la cécité volontaire que certainEs ont à cet égard est tout à fait de la responsabilité de tout le monde. Sur ce, je vous laisse, jusqu'à la toute prochaine chronique de validisme ordinaire qui ne manquera pas d'arriver si tôt.
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